Renaissance d’une complication historique et émergence d’un nouvel espace pour les personnalisations, éditions limitées, et commandes spéciales.
Par Lucas Botbol (@amplitude.watches) et Thomas Cardenas (@minutesdevoyages)

Source : @amplitude.watches
Si les montres à Heure Universelle, également dites « à heures de voyage », ne datent pas du XXe siècle, leur fabrication et leur diffusion ont connu leur apogée durant les années 1940 et 1950. Auparavant, les (rares) voyageurs internationaux disposaient en effet de plusieurs heures pour régler leur montre à chaque changement de fuseau horaire. À partir du milieu des années 1950 (la Rolex GMT-Master est présentée en 1954), les montres à double fuseau horaire, dites « GMT », se développent et coïncident avec l’avènement de l’ère de l’avion à réaction. À bord des De Havilland Comet et autres Boeing 707, le globe-trotteur avait donc le choix : voyager efficacement avec une montre à double fuseau ; ou avec poésie, une montre à heures de voyage au poignet.
En outre, la fabrication de montres à Heure Universelle est extrêmement complexe, artisanale, et maîtrisée par un seul atelier : celui de l’horloger Louis Cottier, qui livre ses premières créations du genre entre 1930 et 1931. La combinaison de la difficulté de production et de l’utilité pratique limitée à une courte période rend ainsi les montres « World Time » vintage particulièrement rares – et aujourd’hui recherchées par les collectionneurs du monde entier.
Dès les années 1930, et jusqu’à ce jour, une manufacture est, plus que toute autre, associée aux montres à Heure Universelle : Patek Philippe. Il est ainsi estimé que 65% de la production de Cottier était destinée à la marque à la croix de Calatrava, avec 80 à 90 montres de poche et plus de 220 montres-bracelets, sur un total de 485 pièces fabriquées par l’établisseur de Carouge. En 1966, Louis Cottier s’éteint, et sa mort signe également l’arrêt de la production des références 2523 et 2523/1 – les icônes absolues de la montre-bracelet World Time.
En l’an 2000, Patek Philippe décide de poursuivre son rôle de pionnier de la complication « Heure Universelle » et lance la référence 5110, qui sera produite jusqu’en 2006. Depuis lors, au moins une référence de montre-bracelet World Time est présente sans discontinuer au catalogue de la manufacture genevoise.
Dans cette étude, nous retraçons la réhabilitation de l’Heure Universelle par Patek Philippe, présentons la référence 5110 et son calibre 240 HU, puis passons en revue l’ensemble de ses éditions limitées, commandes spéciales et cadrans prototypes — soit une centaine de pièces d’exception.
Le renouveau des complications historiques de Patek Philippe
Réintroduire, au tournant du XXIe siècle, une complication mécanique parfaitement « inutile » au regard des appareils électroniques modernes dont nous disposons tous peut surprendre. L’Heure Universelle joue ici, à nos yeux, un rôle double.
D’abord, elle permet l’expression d’une grande créativité grâce à un disque central prêt à accueillir guillochages, émail cloisonné, et autres décorations traditionnelles de l’horlogerie suisse de prestige – parfaitement mise en œuvre par Patek Philippe tout au long des 25 dernières années, à travers d’innombrables variations.
Ensuite, cette complication emporte un certain romantisme, une évocation d’une époque où les voyages étaient longs et faits d’aventures.
Alors que la montre à quartz et, ensuite, les téléphones portables rendent de facto toute montre mécanique moins précise et pratique au quotidien que leurs successeurs contemporains, les horlogers suisses décident de redoubler d’efforts, et de travailler à nouveau des complications difficiles à réaliser – tout en les faisant entrer dans l’ère moderne. C’est dans ce cadre qu’Audemars Piguet fait renaître l’art du squelettage des mouvements ; tandis que Patek Philippe présente les références :
- 3940, un quantième perpétuel intégrant pour la première fois un mouvement automatique à micro-rotor, le mythique calibre 240 ;
- 3970, un chronographe à quantième perpétuel doté d’un verre saphir et, rapidement, d’un fond de boîte transparent ;
- 5004, un chronographe à rattrapante et quantième perpétuel ;
- et enfin 5110 donc, une montre-bracelet à Heure Universelle.
Ces quatre modèles, introduits sous l’égide de Philippe Stern, président de Patek Philippe, déclinent les complications historiques de la maison genevoise, dans un style à la fois classique et tirant néanmoins parti de nouvelles possibilités techniques apparues à la fin du XXe siècle, dont le verre saphir – qui permet en outre l’apparition du fond de boîte transparent – et le micro-rotor.
La référence 5110 : la montre à Heure Universelle pour le XXIe siècle

Publicité Patek Philippe tirée d’un magazine
La référence 5110 présente un boîtier de 37 mm de diamètre doté d’une lunette bombée, un élégant cadran guilloché, et des cornes allongées qui épousent le poignet. Son mouvement, le calibre 240 HU, grâce à son micro-rotor en or 22 carats, permet la construction d’une montre particulièrement fine. L’apparition du bouton à 10h (brevet Patek Philippe), faisant « sauter » le fuseau horaire local à chaque pression, rend la manipulation de la fonction World Time remarquablement rapide et aisée – et, pour la première fois, sans perturber la marche de la montre. Ces caractéristiques séduisent immédiatement les collectionneurs.
La 5110 est produite pendant 6 ans, de 2000 à 2006, en 4 matériaux : l’or jaune, l’or rose, l’or blanc, et le platine. Cette période courte en fait la référence World Time de série avec la plus faible durée de production de l’histoire de Patek Philippe. Nous verrons par la suite que cette référence est, qui plus est, celle qui a accueilli le moins de séries limitées et de commandes spéciales de l’ère moderne.

Illustration de la complication brevetée sur le dépliant livré avec les réf. 5110, et donnant une découpe du mouvement illustrant la cinématique sur le cadran, une fois le bouton à 10h actionné. Source : Patek Philippe
La référence 5110 comme terrain d’expression et de personnalisations : éditions limitées et commandes spéciales
Chez Patek Philippe, les éditions limitées ne sont pas de simples exercices marketing. Elles constituent une tradition au travers de laquelle la manufacture célèbre ses partenaires, ses clients privilégiés, ou des moments-clés de son histoire. Si cette pratique est relativement développée lorsqu’elle concerne les modèles emblématiques que sont la Nautilus ou les Calatrava, à travers les « doubles signatures » notamment, elle prend une dimension particulière avec les montres à Heure Universelle.
En effet, la complication World Time se prête naturellement à la personnalisation : le disque des villes, élément majeur du cadran, peut être modifié pour mettre en avant une localité spécifique, un détail qui transforme une montre en objet unique et chargé de sens pour celle ou celui qui la porte. Que ce soit pour marquer le jubilé d’un revendeur historique, l’ouverture d’une nouvelle boutique, ou une commande spéciale pour un client important, ces éditions deviennent des pièces de collection ultra-recherchées. En 1946 déjà, Patek Philippe avait produit une montre de « commande spéciale », un exemplaire de la référence 1415 dont l’une des villes, Le Caire, était inscrite en rouge pour la différencier des autres. Il s’agit du mouvement n°929’690 et du boîtier n°647’126.
À bien y penser, les occasions sont rares chez Patek Philippe de rencontrer des cadrans uniques ou produits en très petites séries. Pour les collectionneurs, ces modèles représentent ainsi plus que de simples variations sur une base commune – ce sont des morceaux d’histoire qui racontent l’évolution de la marque et de ses partenariats à travers le monde.


Source : @havanasun sur Instagram
La référence 5110 reprend le type de « personnalisation » vu sur la 1415 Le Caire. Le cadran central n’est pas différent des exemplaires de la production courante ; seule la ville concernée par l’édition spéciale est soit remplacée, soit mise en avant par une couleur spécifique. Ces discrètes altérations sont néanmoins soulignées par Patek Philippe sur les Certificats d’origine, ainsi que sur les Extraits des Archives.
Ce n’est qu’à partir des références ultérieures, les 5130 et 5230, produites en plus grand nombre, que des variations supplémentaires sont constatées. On identifie notamment des changements de couleur ou des motifs alternatifs sur le disque central, ou encore le sertissage partiel du disque des villes.
La 5110 est ainsi la seule référence à s’inscrire directement dans l’héritage d’exclusivité discrète des World Time personnalisées. Les modèles qui suivront, aussi intéressants soient-ils, seront produits en plus grandes quantités et sous des formes plus « visibles » : cadran central coloré, fond de boîte avec inscription spécifique, coloration du disque des villes, voire du disque des 24h.
Notre étude des variantes spéciales de la référence 5110 : vue d’ensemble
Nous présentons de manière inédite une hiérarchie de la rareté des variantes, basée sur le nombre d’exemplaires produits et le contexte de leur création :
| Édition | Année | Nombre d’unités | Référence du modèle | Description |
|---|---|---|---|---|
| Doha en trigrammes – Platine | 2000 | 1 seule connue, probablement unique | 5110P-XXX | Commande spéciale |
| Jérusalem – Platine | 2004 | 1 seule connue, probablement unique | 5110P-XXX | Commande spéciale |
| Toronto – Platine | Vers 2000 | 2 connues | 5110P-XXX | Commande spéciale |
| Cadrans Prototype lisses | Fin des années 1990 | 3 connues | N/A | Cadrans d’essai Patek Philippe avec inscription « Prototype », jamais montés par la manufacture en production |
| Buenos Aires – Or jaune | 2006 | 5 produites | 5110J-013 | Commande spéciale d’un groupe de collectionneurs argentins, via le détaillant local The Watch Gallery |
| Doha – Or jaune | 2000 | Environ 15 produites | 5110J-010 | Édition limitée – Pour l’État du Qatar |
| Taipei – Platine | 2005 | Environ 20 produites | 5110P-014 | Édition limitée – Pour le détaillant King’s Sign Watch Co. à Taipei |
| Singapore – Platine | 2004 | 25 produites | 5110P-013 | Édition limitée – Pour le détaillant The Hour Glass à Singapour |
| Münster – Or jaune, Or rose, Or blanc, Platine | 2006 | 32 produites, 8 par matériau | 5110R-011 ; 5110P-015 ; 5110J-XXX ; 5110G-XXX | Édition limitée – Pour le détaillant Oeding-Erdel à Münster |
Les cadrans prototypes – Pièces de développement
Ces pièces sont des essais techniques et esthétiques de la fin des années 1990. Ces cadrans prototypes sont les seuls dotés d’un cadran central plat – comme dans les années 1930 à 1960 –, tandis que l’ensemble des modèles de série, aussi bien sur la référence 5110 que les 5130 et 5230 ultérieures, sera produit avec des cadrans guillochés ou émaillés.
Nous comptons 3 pièces de ce type, dont une seule « noir sur noir ».
Les commandes spéciales (1 à 5 montres par ville)
Certains concessionnaires ou clients importants ont pu commander quelques Patek Philippe réf. 5110 personnalisées en très petit nombre. C’est le cas des modèles mettant en avant Buenos Aires (5 exemplaires produits), Toronto (2 exemplaires connus), Jérusalem (1 exemplaire connu), ou encore Doha en platine, à disque des villes en trigrammes (1 exemplaire connu).
Ces montres, souvent produites pour des collectionneurs passionnés et fidèles clients d’un détaillant Patek Philippe local, sont des trésors cachés : leur existence même est souvent peu documentée, ce qui ajoute à leur mystère et à leur exclusivité. Les Certificats d’origine et les Extraits des Archives mentionnent la particularité que présente le disque des villes.
Ces commandes spéciales se distinguent des éditions limitées par la présence de la (ou des) ville(s) dans la même couleur et police que les éditions classiques (contre en rouge pour les séries limitées). La discrétion ultime au service de l’exclusivité absolue !
Nous comptons en tout 9 pièces de ce type, issues de quatre commandes spéciales.
Les éditions limitées pour les détaillants officiels (15 à 32 montres par ville)
Enfin, les éditions limitées pour les détaillants ou une personnalité importante – les versions Münster, Singapour, Taipei et Doha – ont été produites en petites séries (15 à 32 exemplaires chacune). Bien que plus accessibles que les pièces uniques, elles restent extrêmement recherchées, notamment parce qu’elles sont souvent associées à des anniversaires ou des événements marquants pour la marque et ses partenaires.
Nous dénombrons 92 pièces du genre, réparties sur quatre éditions.
Au total, nous avons donc étudié 104 pièces, dont 88% font partie de séries limitées, 9% sont issues de commandes spéciales, et le solde est constitué des cadrans prototypes.
Ce chiffre, très faible à l’échelle de la production totale de la référence 5110, peut également être mis en perspective : plus de 440 pièces ont été fabriquées pour ce type d’éditions limitées sur la référence 5130 (soit 4 fois plus) ; la seule version « Mecca » compte 150 pièces ! En comparant avec la référence 5230, toujours en production – et donc hôte d’un nombre de séries limitées qui continuera certainement de croître – le rapport est encore supérieur : 1 à 5 (plus de 545 ont déjà été produites en série limitée).
Les 5110 sont donc de loin les plus rares, même en éditions limitées, et les plus fidèles aux modèles originaux du début du XXe siècle – une caractéristique souvent reconnue sur les Patek Philippe néo-vintage de la fin des années 1980, 1990 et du début des années 2000.
Détails sur les séries limitées : Münster, Singapour, Taipei
Patek Philippe entretient des relations fortes, et même parfois familiales, avec ses revendeurs à travers le monde. Les éditions limitées pour des détaillants comme The Hour Glass (Singapour), Münster Oeding-Erdel (Allemagne), ou encore King’s Sign Watch Co. (Taïwan) ne sont ainsi pas seulement des hommages commerciaux : ce sont des témoignages de loyauté et d’amitié, qui donnent naissance à des variantes spéciales et co-développées de ses modèles les plus emblématiques.
Tous ces modèles de séries limitées portent le nom de la ville mise en avant inscrit en rouge.
Münster, Oeding-Erdel (2006) – 32 pièces, 8 par matériau de boîtier
En 2006, Patek Philippe célèbre le 100e anniversaire d’Oeding-Erdel, l’un de ses détaillants historiques en Allemagne, avec une série limitée de 32 exemplaires, répartis en 8 pièces pour chaque matériau utilisé.
Situé à Münster, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, ce concessionnaire historique de la marque s’est vu gratifié de la seule édition limitée qui couvre les quatre métaux possibles pour les boîtiers de 5110 : l’or jaune, l’or blanc, l’or rose et le platine.
Cette série s’illustre tout particulièrement par la présence, sur le cadran, de Münster en lettres rouges en remplacement de Paris – un fait mentionné sur le Certificat d’origine, aux côtés de l’inscription particulière « Commemorative Timepiece Oeding-Erdel 1906-2006 ».


Les quatre variantes de l’édition limitée 5110 Münster. Source : Catalogue du 100e anniversaire du détaillant Oeding-Erdel
Singapour, The Hour Glass (2004) – 25 pièces en platine (réf. 5110P-013)
Pour le 25e anniversaire de The Hour Glass (en 2004), l’un des plus grands détaillants de montres de luxe en Asie-Pacifique, une édition limitée de 25 pièces en platine (la réf. 5110P-013) a été produite. Ce modèle est un hommage à la relation de confiance entre Patek Philippe et ce revendeur pionnier dans la région. Les exemplaires de cette série sont aujourd’hui très recherchés, notamment en Asie, où The Hour Glass constitue une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’horlogerie de prestige et de collection.
Cette série limitée se détache par la présence de Singapore en lettres rouges, en remplacement de l’habituel Hong Kong.


Source : Patek Philippe Generations dans The Hour Glass Official
Taipei, King’s Sign Watch Co. (2005) – 20 pièces en platine (réf. 5110P-014)
Établi en 1923, King’s Sign Watch Co. est l’un des détaillants phares de l’île de Taïwan.

Source : World Wrist Watch
Initiée en 1973, la collaboration de plus de 30 ans avec la manufacture de Plan-les-Ouates permet la création, en 2005, d’une série limitée de 20 pièces en platine – la sous-référence 5110P-014. Taïwan/Taipei y prend la place de Hong Kong sur le disque des villes : une place très convoitée dans la région !
Les collectionneurs taïwanais et asiatiques en général la considèrent comme l’une des montres Patek Philippe les plus désirables.


Sources : Logo : kingsignwatch.com – Photo de la 5110P-014 : Christie’s
L’histoire ne s’arrête pas là : en 2023, pour les 100 ans de ce même détaillant, un modèle à disque central turquoise et limité à 50 pièces verra le jour : c’est la référence 5230G-032. Nous y voyons d’ailleurs une tendance : les séries limitées destinées à un concessionnaire particulier sont, avec le temps, de moins en moins discrètes – du fait de changements radicaux de la couleur du cadran – mais également de moins en moins limitées, avec des productions pouvant aller jusqu’à 150 pièces dès la référence 5130.
Détails sur les commandes spéciales : Doha, Buenos Aires, Toronto, Jérusalem
Doha – La série en or jaune (15 pièces, réf. 5110J-010)
Une version en or jaune, la sous-référence 5110J-010, a été produite à la demande de l’État du Qatar à 15 exemplaires. Ces montres étaient destinées à être offertes, le plus probablement à des diplomates et dignitaires étrangers.

Source : Phillips
Bien qu’au nombre de 15, ces montres demeurent particulièrement rares sur le marché de la collection. Elles ne s’inscrivent pas dans une édition liée à un détaillant particulier, mais sont bel et bien issues d’une commande spéciale – ici placée par un État.
Doha Platine – Le disque des villes en trigrammes
Cette montre, la seule connue de la communauté des collectionneurs de World Time, est une commande spéciale d’un client ou d’une autorité de haut rang au Qatar. La montre se distingue des autres modèles par un affichage des villes sous forme de trigrammes, similaires aux codes des aéroports dans la signalétique internationale (GVA pour Genève, HKG pour Hong Kong, etc.). Seule la ville de « DOHA » est écrite en lettres capitales rouges. Ce modèle est d’autant plus intéressant qu’il mêle les codes vus jusque-là : le rouge de la ville « vedette », emprunté aux éditions limitées des détaillants ; et des attributs strictement uniques – les trigrammes, bien sûr, mais aussi un diamant noir serti dans la carrure à 6h, là où chaque Patek Philippe en platine porte habituellement un diamant incolore. Un renversement discret de l’une des signatures les plus reconnaissables de la manufacture. Cette montre a été vendue aux enchères en 2014, aux côtés d’autres montres Patek Philippe uniques. Elles ont toutes été achetées par un collectionneur du Moyen-Orient bien connu des maisons de vente et de la communauté horlogère.
Mouvement n° : 3’206’100
Boîtier n° : 4’108’767
Produite et vendue en 2000.

Source : @simoncsfeir
L’Extrait des Archives Patek Philippe mentionne explicitement le cadran « DOHA » :

Buenos Aires – 5 pièces (réf. 5110J-013)
The Watch Gallery ouvre ses portes en mars 1999. En 2001, le concessionnaire devient l’agent exclusif de Patek Philippe en Argentine. Fait marquant pour Buenos Aires, ville historiquement importante dans la diffusion de la complication Heure Universelle en Amérique latine et au-delà.

Source : Argentina’s first watches-only store: The Watch Gallery dans EuropaStar
En 2004, une visite de la manufacture est organisée pour les meilleurs clients du concessionnaire argentin. Si le déroulé exact est confidentiel, nous pouvons dire que cette visite a occasionné la production d’une série limitée de 5 pièces, toutes en or jaune, livrées deux années après la visite à Plan-les-Ouates. À l’occasion de cette série particulière, le fuseau GMT-3 accueille, en lieu et place de Rio, la capitale argentine Buenos Aires – une première depuis la fin des années 1960 et les dernières séries produites avec le concours de Louis Cottier.
Le Certificat d’origine et de garantie ainsi que l’Extrait des Archives de chacune de ces 5 pièces mentionnent explicitement : « Cadran : Guilloché opalin, index or jaune, Buenos Aires ».

Sur les modèles de série, le fuseau GMT-3 indique Rio

Sur la 5110J-013, Buenos Aires y prend place
Source : @amplitude.watches
En septembre 2006, ces 5 pièces quittent Genève. Après 2 ans d’attente, les heureux collectionneurs récupèrent leur montre, l’une des Patek Philippe réf. 5110 les plus rares jamais produites, dans ce salon de The Watch Gallery à Buenos Aires :

The Watch Gallery doit finalement fermer en 2019 du fait d’un contexte d’insécurité physique et économique en Argentine. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Argentine était tourmentée par une inflation annuelle supérieure à 50%, un taux de pauvreté de 40%, et une insécurité des biens et des personnes grandissante – le tout résultant en de grandes difficultés pour le secteur du luxe. La 5110J-013 est à nos yeux à considérer comme historique, si l’on s’intéresse à l’histoire de Patek Philippe avec ce grand pays :
- Le passé : l’Argentine partage avec Patek Philippe un lien plus ancien qu’on ne peut aujourd’hui le deviner, et intimement lié à la genèse même de la complication World Time. Dès 1937, Walser, Wald y Cía., agent de la maison à Buenos Aires, reçoit le tout premier exemplaire connu de la réf. 605 HU (une pré-série, dont le mouvement porte le numéro 158’947), l’une des pièces fondatrices de l’Heure Universelle selon Cottier, aujourd’hui conservée au Musée Patek Philippe. La Joyería Ricciardi perpétuera ce lien dès les années 1950, gravant ses propres numéros sur les boîtiers vendus à Buenos Aires. La ville de Buenos Aires figure d’ailleurs sur le disque des villes de l’ensemble des Patek Philippe vintage de l’époque Cottier !
- L’histoire contemporaine : il n’existe toujours pas, en Argentine, de concessionnaire Patek Philippe à l’heure où nous écrivons ces lignes. Si la présence de Buenos Aires, vue sur cette série de cinq montres, ne se retrouve sur aucune autre 5110 ni même 5130, elle réapparaîtra discrètement des années plus tard, sur les 5230 (en périphérie du disque, et souvent inscrite « B. Aires ») ainsi que sur ses successeurs.

Source : @minutesdevoyages
Toronto – 2 pièces
Seulement 2 exemplaires de la 5110P « Toronto » ont été produits, commandés vers 2000 par un client habitant la capitale de l’Ontario. D’après le témoignage de cet homme lui-même, publié des années plus tard sur un forum horloger, sa requête essuya d’abord le refus du détaillant de Toronto, puis celui de Henri Stern Watch Agency à New York – avant que Genève n’accepte finalement de créer le cadran demandé. Leur existence même reste peu documentée au-delà de ces quelques discussions en ligne.
Sur ces modèles, voici les modifications apportées par rapport à la production standard :
- New York est remplacé par Toronto (Canada) ;
- Paris est remplacé par Holland ;
- et Caracas (Venezuela) est remplacé par Aruba (île du Royaume des Pays-Bas).
« Holland » – un pays, et non une ville – surprend au premier regard. Mais les trois substitutions respectent chacune leur fuseau horaire (Toronto à GMT-5, Holland à GMT+1, Aruba à GMT-4) et dessinent vraisemblablement la géographie personnelle du commanditaire : le domicile, les origines néerlandaises – « Holland » est le nom que la diaspora emploie affectueusement pour désigner son pays –, et les attaches caribéennes. Le disque de l’Heure Universelle n’a d’ailleurs jamais été réservé aux seules villes : la production standard affiche déjà l’archipel des Açores, les îles Midway et de la Géorgie du Sud, ou encore l’État américain de Hawaii.

Source : Forum ThePurist (WatchProSite)
Jérusalem – 1 pièce connue
Enfin, au moins une 5110 « Jérusalem » a vu le jour, probablement pour un client ou un événement spécial dans cette région du monde. Comme pour Toronto, les détails n’en sont pas bien connus, mais leur rareté intrigue les collectionneurs à travers le monde.

Source : Christie’s
Détails sur les cadrans « Prototype »
Trois cadrans inscrits « Prototype » ont été identifiés au fil des années par la communauté des collectionneurs.
Ces trois cadrans ont en commun d’être lisses, et non guillochés comme ceux de la production courante.
Ils sont nés dans le cadre d’essais techniques et esthétiques, afin de mettre au point et de tester les premières 5110.
Cadran Prototype blanc sur une montre en or rose
Cette montre, passée par les maisons de vente Christie’s et Sotheby’s, présente un disque central blanc inscrit « Prototype », tandis que les deux autres éléments – le disque des 24 heures et le disque des villes – sont issus de la production courante.

Source : Christie’s
Cadran Prototype blanc, disque des 24 heures monochrome, sur une montre en or blanc
Cette montre a été vendue aux enchères par Sotheby’s Genève en novembre 2023. Elle présente un disque central blanc inscrit « Prototype », un disque 24 heures entièrement blanc (monochrome), et un disque des villes (non monté sur la photo du lot) alternant – fait unique – les villes en noir et en bleu.

Source : Sotheby’s
Cadran Prototype noir, disque des 24 heures monochrome, sur une montre en or blanc
Enfin, une autre montre présente une esthétique unique : elle est aujourd’hui affublée d’un cadran prototype noir, couplé à un disque des 24 heures de la même couleur. Néanmoins, contrairement aux deux autres – blancs/opalins lisses – le cadran noir de cet exemplaire lui confère une esthétique totalement à part dans la production de la référence 5110. À notre connaissance, il s’agit de l’unique réf. 5110 à cadran noir jamais apparue publiquement – et, plus largement, de la seule World Time de Patek Philippe (hormis la série spéciale 175e Anniversaire) à cadran noir lisse, sans guillochage. Des cadrans noirs guillochés apparaîtront plus tard, notamment sur les références Dubaï 5130P-014 et Shanghai 5130G-018. Cette unicité est accentuée par le fait que le disque 24h est lui aussi entièrement noir, monochromatique – tout comme les premiers disques 24h des années 1930, eux aussi peints d’une seule couleur.

Source : Watch Spotting: The Monaco Legend Spring 2024 Auction par Hodinkee. Cette montre réside aujourd’hui dans une collection privée en Asie
Le mot de la fin
Vingt ans après la fin de sa production, la référence 5110 occupe une position singulière – presque paradoxale – dans l’univers des World Time de Patek Philippe. Les références vintage produites en collaboration avec l’horloger Louis Cottier, 1415 et 2523 en tête, ont depuis longtemps atteint le statut d’icônes, dont les plus beaux exemplaires s’échangent contre plusieurs millions d’euros. Les références contemporaines bénéficient quant à elles de toute la lumière du catalogue actuel. Entre les deux, la 5110 demeure étonnamment sous-étudiée – la rareté de la littérature à son sujet en témoigne, et c’est précisément en ce sens que nous écrivons cet article.
Pourtant, tout y est. C’est bien la 5110 qui réintroduit l’Heure Universelle au catalogue après plus de trois décennies d’absence ; elle qui inaugure le calibre 240 HU et son poussoir breveté à 10h, que toutes les World Time modernes lui doivent ; elle qui, avec son boîtier de 37 mm et sa production de six ans seulement, reste la plus fidèle aux proportions et à l’esprit des modèles originaux. Et comme nous l’avons vu, ses éditions limitées et commandes spéciales – à peine plus d’une centaine de pièces – sont sans équivalent : il n’y aura plus jamais, chez Patek Philippe, de personnalisations aussi discrètes et confidentielles.
Pour le collectionneur, l’équation est rare : une importance historique réelle, une rareté objective, et une attention de marché encore limitée. L’histoire de l’horlogerie de collection a souvent montré que ces trois conditions ne coexistent jamais très longtemps.
Cette étude est, enfin, un document vivant. Plusieurs zones d’ombre demeurent – les références exactes des Doha, Jérusalem et Toronto, le nombre précis de certaines séries, et peut-être même des variantes dont nous ignorons encore l’existence. Si vous possédez, ou connaissez, un exemplaire qui échappe à ce recensement, nous serions heureux d’échanger avec vous : c’est ainsi que ce travail continuera de s’enrichir.
Le compte Instagram @minutesdevoyages est une initiative de Thomas Cardenas dédiée à l’étude historique et technique des montres à Heure Universelle.
Au service de tous les amateurs de montres de prestige et de collection, Amplitude° expertise, achète, restaure et vend des pièces d’exception du début du XXe siècle à nos jours.
Ensemble, Thomas et Amplitude° expertisent, acquièrent et valorisent des montres World Time vintage et contemporaines qu’ils considèrent particulièrement intéressantes pour les collectionneurs du monde entier.
